par Maya Gebeily, Aziz Taher et Hassan Hankir
Ahmed Abou Della est né dans le village de Yarine, dans le Sud-Liban, avant que le territoire situé au sud ne porte le nom d'Israël, et c'est là qu'il entendait passer les derniers jours de sa vie.
Mais huit décennies plus tard, avec les bombardements de l'armée israélienne contre son village natal, le vieil homme a reçu un ultimatum de la part de ses enfants: quitter Yarine ou les voir arriver à ses côtés pour mourir ensemble.
En compagnie de son frère cadet, Ahmed Abou Della était l'un des derniers irréductibles qui habitaient encore dans le village au début du printemps tout juste écoulé.
La plupart des familles s'étaient résolues à quitter Yarine en octobre dernier, peu après que le Hezbollah et l'armée israélienne ont commencé, en marge de l'offensive de Tsahal dans la bande de Gaza en réponse à l'attaque du Hamas palestinien, à échanger des tirs frontaliers d'une fréquence et d'une intensité sans précédent depuis leur guerre de 2006.
"Ce qui m'a permis de tenir si longtemps, c'est la terre elle-même", explique Ahmed Abou Della, ému aux larmes, décrivant la maison qu'il a bâtie à Yarine, au milieu des terres agricoles, entouré de son bétail. "Si vous retournez la terre, vous y trouverez nos empreintes", dit-il.
D'après l'Organisation internationale pour les migrations (OIM), plus de 95.000 personnes vivant au Sud-Liban ont été déplacées par les combats survenus il y a plus de huit mois. Du côté israélien de la frontière, quelque 60.000 personnes ont été contraintes de fuir.
Mais contrairement à Israël, où l'Etat finance des chambres d'hôtel et d'autres solutions d'hébergement temporaire pour les déplacés par la guerre, les familles libanaises n'ont reçu quasiment aucun soutien de l'administration publique.
"QUARTIER YARINE"
Plus de 80% des déplacés ont ainsi trouvé refuge chez des parents ou des amis, selon les données de l'OIM, tandis que d'autres (14%) louent un logement et que 2% ont pris place dans des abris collectifs.
Les habitants de Yarine font partie de ceux ayant majoritairement demandé à des proches de les héberger. Comme un retour dans le passé.
Un grand nombre d'entre eux se souviennent encore d'avoir dû fuir Yarine en 1978 lors de l'incursion effectuée par l'armée israélienne au début de la guerre civile libanaise (1975-1990).
Ils avaient alors fait chemin jusqu'à la ville de Sidon, le long du littoral, et à travers la région montagneuse de Chouf, avant de s'installer finalement en périphérie de Bessarieh, ville située à une cinquantaine de kilomètres au nord de Yarine, pour y construire des habitations modestes.
Cet exode s'est poursuivi dans les années 1980 et, à mesure des arrivées, a donné corps à un "quartier Yarine", où les anciens habitants du village ont installé des canalisations d'eau et bâti leur propre école.
Samer Abou Della, neveu d'Ahmed, est né là, dans ce quartier aux portes de Bessarieh, en 1979.
Devenu enseignant, il a construit en 2011 une maison à Yarine, pensant que le calme relatif à la frontière libano-israélienne après le conflit de 2006 lui permettrait d'y vivre avec son épouse et leurs six enfants.
Mais le revoilà aujourd'hui "au quartier", ayant fui Yarine après le début des bombardements israéliens en octobre.
UN ÉPROUVANT SENTIMENT DE DÉJÀ-VU
"Ce ressenti, ces expériences du passé, ça reste. Cela devient quelque chose que l'on se transmet de génération en génération", confie-t-il devant l'entrée de la petite maison de sa mère, où il séjourne actuellement.
"Nous nous étions dit: 'dans deux jours, on sera de retour (à la maison)', mais 30 ans se sont alors écoulés avant que nous n'y revenions", poursuit-il. "Voilà le sentiment dont certains ont peur".
Depuis des mois, les deux jeunes fils de Samer Abou Della dorment sur le canapé du salon, tandis que son épouse et leurs quatre filles sont entassées dans une seule chambre.
Pour les repas, alors que la table à manger est trop petite pour que puissent y trouver place les 11 personnes vivant désormais sous le même toit, la mère de Samer Abou Della prépare à chaque fois deux services, pour ne léser personne.
Selon lui, au moins 70 autres familles venues de Yarine sont dans la même situation que la sienne à Bessarieh, avec des moyens loin d'être suffisants.
Le Liban est plongé depuis des années dans une profonde crise économique, avec pour conséquences le gel par les banques de l'épargne de leurs clients, la sévère dévaluation de la livre libanaise et la levée de subventions publiques qui rendaient abordables des biens de première nécessité.
Jusqu'à présent, le gouvernement libanais n'a annoncé aucune subvention ni aide longue durée pour les personnes affectées par les hostilités dans le sud du pays. La zone est un bastion du puissant Hezbollah, qui distribue pour sa part de l'argent à des familles et se charge de payer le loyer de certaines.
La famille Abou Della dit avoir reçu de la part d'une organisation publique un panier de fruits, jugé bien maigre par rapport à leurs besoins depuis qu'ils ont fui leur village frontalier.
"Personne n'est venu frapper à notre porte, demander de nos nouvelles (...) Tout le monde doit gérer la situation par ses propres moyens", dit Lamia Abou Della, 74 ans, tante de Samer.
"Nous avons été déplacés en 1977 et nous sommes toujours dispersés ici et là. Que pouvons-nous faire ? Cela nous est tombé dessus".
(Reportage de Maya Gebeily, Aziz Taher et Hassan Hankir; version française Jean Terzian, édité par Blandine Hénault)

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